Alors que le commissaire Christian D. fait le récit de l'enquête relative aux crimes de l'Hyper Cacher, et que Anne Hidalgo s'invite à la barre, petite méditation sur le concept de vérité.

Le commissaire Christian D.

Aujourd’hui, les avocats de la défense ont quitté la salle d’audience pour protester contre l’audition de la maire de Paris, Anne Hidalgo, venue parler de la prise d’otages de l’Hyper Cacher en vertu des pouvoirs discrétionnaires du président de la cour. De fait, on s’est demandé ce que les belles paroles de la maire de Paris pouvaient bien apporter à la manifestation de la vérité, car une cour d’assises est un lieu — l’un des derniers dans notre société si clivée — où la parole, celle des accusés comme celle des victimes, est réellement écoutée, où elle ne cesse de s’approfondir et d’élargir avec elle notre capacité à penser (par exemple la manière dont s’incarnent la justice, l’innocence, la communauté, la violence) ; mais on a pu constater aujourd’hui que la parole du personnel politique relève au contraire d’une insignifiance qui n’en finit pas de nous irriter.

Nous attendons tout de la justice, car elle demeure un lieu où la parole, en advenant librement, produit avec elle de la pensée. Mais il semble bien que nous n’ayons plus grand chose à attendre de la politique, si celle-ci s’obstine à ânonner sa prédication républicaine un peu simplette, à faire appel à des valeurs dont la consensualité serait disons acceptable si elles n’étaient pas dévitalisées à ce point par un usage automatique de notions pourtant essentielles : la parole politique s’est tellement dévaluée que lorsqu’une élue prononce le mot « République », il nous semble vide.

Audition de la Maire de Paris, Anne Hidalgo

Cela fait trois semaines que nous vivons une expérience fondamentale — la défaillance du politique, en tant que parole qui pense, n’en est ainsi que plus terrible. Écouter les témoins, entrer avec les survivants dans un travail de dévoilement de soi qui dévoile le monde, suivre nuance après nuance les récits des enquêteurs de la police, c’est construire la possibilité d’une communauté de paroles contradictoires qui fondent la justice. Mais dès lors que s’énonce une parole qui ne tient qu’à elle-même, une parole qui ne calcule sa propre efficacité qu’en fonction d’un usage qui va s’exercer hors de la salle d’audience, qui cherche en d’autres termes sa publicité, se donne à entendre une forme de fausseté. 

J’aime bien que les avocats et la cour nous rappellent sans cesse que l’objet de ce procès relève de la « manifestation de la vérité ». Celle-ci engage chacun de nous, et nous rappelle que la parole est un agir. Ainsi la prestation d’Anne Hidalgo nous a-t-ellle paru déplacée, non seulement parce que la venue du personnel politique dans une enceinte judiciaire pose problème, mais parce que sa parole n’était tout simplement pas à la hauteur des enjeux considérables qui chaque jour animent les témoins, les policiers, les survivants, les avocats dans leur quête d’un sens à donner à des scènes où se sont déroulés des crimes qui, précisément, sont politiques.

À propos de la vérité, il me paraît important de rappeler que sa conception juridique vient du droit romain : la veritas relevant de l’élucidation logique des faits, c’est-à-dire de la vérification de ce qui a existé. Mais il existe une autre conception occidentale de la vérité, et celle-ci prend sa source dans l’ontologie présocratique, c’est-à-dire dans une conception de l’être qui a précédé les constructions dominantes de la raison : les Grecs la nommaient l‘aléthéia, c’est-à-dire le dévoilement, ce qui surgit de son retrait.

Cet événement de la vérité, son surgissement à travers la parole, coïncide-t-il avec la vérité comme procédure de vérification ? C’est la nature d’un tel procès que de nous convier, me semble-t-il, à cette double expérience. D’un côté, écouter des paroles et se rendre disponible au vertige intérieur des témoignages ; de l’autre, remonter le fil minutieux des accusations. La défense, et en particulier maître Coutant-Peyre, qui semble bien souvent en porter la parole générale, insistait aujourd’hui sur le fait que « la seule question sur laquelle la cour est saisie est la culpabilité ou non des accusés ».

On peut penser que cette question, pour passionnante (et négligée) qu’elle soit, n’est pas exclusive : parvenir à qualifier la justesse des responsabilités de chaque accusé est l’un des objets de ce procès — ce sera sa veritas ; mais l’autre objet réside sans doute dans l’établissement d’une forme de dévoilement qui ne pourra être quantifié, ni peut-être même résumable, tant il se place sur un plan qui échappe à la stricte déduction : quelque chose à la fin se sera déscellé à travers la parole, et cette chose, plus grande que chacun de nous, et réductible à personne, se sera manifestée comme aléthéia.

C’est la raison pour laquelle ce procès est si important : on ne peut penser la violence de nos sociétés occidentales, dont la dimension criminelle de l’islamisme est l’un des enjeux fondamentaux, et le cœur même du procès des attentats de janvier 2015, sans se rendre disponible aux deux notions de la vérité. Élucider les faits ne suffira pas : nous avons besoin d’un autre dévoilement, celui qui nous fera entendre combien les déchirements qui fracturent la France exigent d’être regardés en face, et que celle-ci affronte ses propres gouffres.

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