De notre envoyé spécial à La Planche des Belles Filles,

De là-haut, Laurent Fignon a sûrement souri. Il n’est plus le seul maudit. Ce seul coureur à qui la Grande Boucle tend les bras jusqu’à un incroyable revirement. Greg LeMond lui avait joué un sale tour en 1989 sur le contre-la-montre des Champs-Elysées ? Tadej Pogacar a fait vivre le même cauchemar à Primoz Roglic, cette fois à La Planche des Belles Filles.

Même pire si on se réfère à l’écart final entre les deux hommes : 1’56 sur les 36,2 km de ce chrono en pleine Franche-Comté. Deuxième, Tom Dumoulin a lui aussi été repoussé à plus d’une minute (1’21) ! Signe, encore une fois, du tour de force réalisé par le plus jeune des Slovènes, 22 ans lundi.

« On rêve d’une situation comme celle-là »

Un exploit ? Sans aucun doute. Le plus grand de ces dernières années tous sports confondus ? Sans trop chercher, les cas de remontées aussi improbables qui viennent à l’esprit se situent sur des terrains de foot. A Barcelone, avec le PSG ou à Istanbul (Liverpool-Milan 2005). Il ne faut pas minimiser l’événement vécu cet après-midi : ce 19 septembre 2020 restera dans les mémoires, de fans de vélo ou de sport tout court.

A l’arrivée, Christian Prudhomme en avait conscience. « Quand on imagine un parcours, on rêve d’une situation comme celle-là », avoue le directeur de la course. « Je vous mentirais si je disais que ce matin je pensais que ça pouvait arriver… 57 secondes d’avance, ça me semblait suffisant. Puis on a vu dès le départ que Roglic perdait du temps régulièrement. Il avait encore 21 secondes d’avance au pied de La Planche des Belles Filles. Mais sur un contre-la-montre, on ne se refait pas et il a encore concédé des secondes sur les pentes. »

« Je ne peux pas le croire »

Jusqu’à ce que l’impensable ne devienne réalité… Au désarroi de beaucoup, davantage peinés pour le vaincu que désenchantés par le Terminator du jour. Vu depuis la zone mixte, où se rencontrent médias et coureurs après-course, ça a ressemblé à une grande stupeur pendant une demi-heure. « Je ne peux pas le croire », était dans le déni un confrère italien quand un anglophone multipliait les « Fuck »… « Ton gros papier sur Roglic de demain matin, tu peux te le garder », lançait aussi un journaliste français à sa consœur, avant de se précipiter sur page wikipedia des plus jeunes vainqueurs du Tour.

Ce matin, à moins d’un nouveau tremblement de terre, Pogacar figurera tout en haut de la liste d’après-guerre. Juste derrière Henri Cornet, vainqueur à 19 ans et 352 jours en 1904. « La glorieuse incertitude du sport existe toujours », conclut Christian Prudhomme.