Le patriarcat œcuménique de Constantinople a  rendu public au printemps 2020 un important document dans lequel l’Église orthodoxe propose sa doctrine sociale : « Pour la vie du monde – vers un ethos social de l’Église orthodoxe ». Dans son dernier numéro n° 2539, juillet 2020), La Documentation catholique a publié dans la traduction française du père Nicolas Kazarian.

Un préambule donne quelques indications sur l’histoire de la rédaction de ce texte d’une cinquantaine de pages. Il est issu des travaux de la commission spéciale de théologiens mise en place, en juin 2017, par le patriarche œcuménique Bartholomée, dans le prolongement des recommandations du Saint et Grand Concile de Crète (juin 2016). Il rassemble les contributions de nombreuses éparchies du patriarcat œcuménique et a été soumis au Saint et Sacré Synode qui, fin 2019, en a recommandé la publication. Voici une rapide présentation de ce document .

1- Structure et thématiques

Outre une introduction et une conclusion, le document est structuré en 7 parties, qui abordent de très nombreux sujets :

  • « L’Église dans la sphère publique » : les relations entre l’Eglise et l’Etat, le rapport du chrétien aux autorités civile légitime, le pluralisme culturel et social, la démocratie…
  • « Le cours de la vie humaine » : ce chapitre passe en revue les différents âges de la vie humaine (enfance, jeunesse, vie adulte, vieillesse). C’est l’occasion d’aborder des très nombreuses questions : les abus sexuels sur enfants, la vocation (mariage, vie monastique, célibat), les mariages mixtes, les familles dysfonctionnelles et les violences intrafamiliales, la parentalité, le divorce, la fécondité (contraception, fécondation in vitro), l’avortement, diagnostic anténatal, les relations hommes- femmes, la maladie, le handicap, le suicide, l’euthanasie, l’acharnement thérapeutique…
  • « Pauvreté, richesse et justice sociale » : inégalité, travail, salaire, migrations, juste salaire, protection des travailleurs, biens fondamentaux, dépenses militaires, dette, usure et intérêt, justice internationale
  • « Guerre, paix et violence » : autodéfense, guerre juste, défense de l’innocent, peine de mort, vie militaire
  • « Relations œcuméniques et avec les autres religions » :
  • « Orthodoxie et droits de l’homme » : liberté et vocation humaine, les rapports entre Etat et personnes, la liberté de conscience, la liberté religieuse, l’esclavage et les trafics d’humains, l’accueil des étrangers, les frontières…
  • « Science, technologie et monde naturel » : sens du progrès, avancées dans le champ de la médecine, nouvelles technologies de communication, responsabilité à l’égard de la création…

2. « Notre piété est aussi une éthique »

Le lecteur habitué à fréquenter les textes de la doctrine sociale catholique, où les références abondent aux productions antérieures, ne peut qu’être frappé par l’ancrage dans l’Écriture, dans les Pères et la liturgie. Dans une des rares citations d’un théologien contemporain – Georges Florovsky (1893-1979) -, le texte assume pleinement cette manière de faire qui renvoie à la compréhension que l’Église orthodoxe a d’elle-même et de son rapport à la foi des Pères :

  • « Comme l’a écrit le père Georges Florovsky : ‘Les orthodoxes sont amenés à déclarer que la seule caractéristique ‘spécifique’ ou ‘distinctive’ de leur propre position au sein de la ‘chrétienté divisée’ est le fait que l’Église orthodoxe est essentiellement identique à l’Église de tous les âges, et même à l’’Église primitive’. En d’autres termes, elle n’est pas une Église, mais l’Église. C’est une revendication formidable, mais juste et équitable. Il y a ici plus qu’une continuité historique ininterrompue, ce qui est d’ailleurs tout à fait évident. Il y a avant tout une identité spirituelle et ontologique ultime, la même foi, le même esprit, le même ethos. Et cela constitue la marque distinctive de l’orthodoxie : la foi apostolique, c’est la foi des Pères, la foi orthodoxe, cette foi qui a établi l’univers » (‘The Ethos of the Orthodox Church’, The Ecumenical Review 12(2), 1960, 183–186) (n° 50).

D’entrée de jeu, le document souligne combien vie spirituelle et vie sociale sont intimement liées : « Notre vie spirituelle est également une vie sociale. Notre piété est aussi une éthique » (n°3). L’Eucharistie occupe une place centrale dans cette vie spirituelle. C’est par un mode de vie eucharistique que l’homme devient et manifeste ce qu’il est par nature : un être sacerdotal qui offre, bénit, transfigure ce monde déchu pour que la bonté de celui-ci soit révélée. « L’Eucharistie, célébrée et partagée par les fidèles, constitue le véritable régime politique chrétien, et brille comme une icône du Royaume de Dieu telle qu’elle se réalisera au sein d’une création rachetée, transfigurée et glorifiée » (n° 8). Et quand l’humanité ne se comporte pas conformément à sa nature sacerdotale, elle tombe du côté de l’apostasie. C’est le cas quand l’homme cède à la violence, que ce soit à l’égard d’autrui ou de toute autre créature :

(A suivre…)

Dominique Greiner

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