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Comment l'Ukraine exporte ses céréales depuis la fin de l'accord céréalier avec la Russie

Depuis la fin de l’accord céréalier décrété unilatéralement par la Russie le 17 juillet, l’Ukraine ne peut plus exporter en toute sécurité ses céréales par la mer Noire. Pour contourner le blocus de l’armée russe et écouler leur production céréalière indispensable à la sécurité alimentaire mondiale, les Ukrainiens ont dû trouver des alternatives.

Avec une production qui représentait près de 20% de son économie et 41% de ses exportations avant l’éclatement de la guerre avec la Russie en février 2022, le secteur agricole est absolument indispensable à la survie de l’économie ukrainienne. Cela n’a pas échappé à Moscou qui, dès les premiers jours du conflit, avait lancé un blocus maritime sur les ports ukrainiens pour empêcher les exportations et couper Kiev d’une grande partie de ses revenus.

Face à la pression de la communauté internationale et des dangers que le blocus faisait porter sur la sécurité alimentaire mondiale, la Russie avait finalement accepté de signer avec l’Ukraine, en juillet 2022, un accord international sous l’égide de la Turquie et de l’ONU pour permettre l’exportation de céréales ukrainienne par la mer Noire. En un an, près de 33 millions de tonnes de céréales ont ainsi pu quitter les ports d’Odessa, de Tchornomorsk et Yuzhnyi, évitant ainsi une crise alimentaire qui menaçait de nombreux pays d’Afrique et du pourtour méditerranéen.  

L’accord, connu sous le nom d’ « initiative céréalière pour la mer Noire », n'a finalement pas été renouvelé par Moscou pour qui la mer Noire est redevenue de facto « une zone à risque ». Pas de quoi pour autant décourager les Ukrainiens qui depuis près de deux ans ont multiplié les alternatives pour exporter leurs céréales. RFI fait le point sur les routes alternatives utilisées par l'Ukraine pour exporter ses céréales.

Malgré les menaces de Moscou de s’attaquer à tous les bateaux entrant et sortant d’Ukraine, Kiev semble déterminé à continuer à utiliser la voie maritime pour exporter ses céréales avec ou sans l’accord des Russes. Pour la première fois depuis la fin de l’accord céréalier, un cargo chargé de 3 000 tonnes de blé ukrainien a quitté le port de Tchornomorsk pour rejoindre le détroit du Bosphore jeudi 21 septembre. Un deuxième cargo a également effectué le même trajet dimanche 24 septembre avec, à son bord, 17 600 tonnes de blé à destination de l’Égypte.

Kiev cherche ainsi à ouvrir un nouveau corridor maritime le long des côtes occidentales de la mer Noire pour contourner le blocus russe. Les navires longent les côtes ukrainiennes mais aussi, et surtout, les côtes de la Roumanie, de la Bulgarie et de la Turquie afin de dissuader la Russie de s’en prendre à ces bateaux dans les eaux territoriales de pays membres de l’Otan. Le Royaume-Uni a par ailleurs affirmé que des avions de combats britanniques protégeaient les cargos pendant la traversée afin d’être prêt à riposter en cas d’attaque russe.

Le cargo Aroyat qui a rejoint le Bosphore en partant du port de Tchornomorsk avec à son bord 17 600 tonnes de blé à destination de l'Égypte le 24 septembre 2023.
Le cargo Aroyat qui a rejoint le Bosphore en partant du port de Tchornomorsk avec à son bord 17 600 tonnes de blé à destination de l'Égypte le 24 septembre 2023. AFP - STRINGER

« Est-ce que c’est pérenne ? L’avenir nous le dira. Si des bateaux ne coulent pas, il y aura un antécédent et cela pourra se renouveler, estime Alexandre Marie, analyste en chef d’Agritel-Argus Média France. Pour l’instant c’est plutôt anecdotique, on est sur un épiphénomène. Mais psychologiquement, c’est important. »

Les ports en eaux profondes d’Odessa ont une capacité mensuelle d’exportation de grain d’environ 4,5 millions de tonnes, soit un peu plus de l’équivalent de la capacité des voies alternatives fluviale et terrestre. Si l’Ukraine veut pérenniser sa balance commerciale et rentrer des devises, elle a tout intérêt à continuer à contourner le blocus russe en mer Noire. Cela pose néanmoins des soucis d'assurance pour les armateurs, ce qui fait exploser le prix du transport. Il faut toutefois s'attendre à ce que Kiev réitère l'expérience, trois bateaux devraient tenter la traverser vers le Bosphore dans les prochains jours. 

Depuis le début du blocus en 2022, la voie fluviale qui consiste à passer par le Danube en partant des deux plus grands ports intérieurs ukrainiens, Reni et Izmaïl, est l'alternative numéro un pour éviter la menace russe en mer Noire. Même pendant la mise en place de l’accord céréalier, l’itinéraire est resté particulièrement emprunté, en particulier parce que l’inspection de chaque navire exigée par la Russie retardait beaucoup les cargos. En 2022, la quantité de céréales à transiter par le Danube est passée de 1,4 à jusqu’à 2,2 millions de tonnes par mois. À tel point qu’en mai et juin 2023, le tonnage de céréales à transiter par le fleuve était supérieur à celui empruntant le corridor céréalier encore en vigueur à l’époque.

Selon Alexandre Marie, la capacité maximale de la voie fluviale pourrait potentiellement atteindre « 2,5 millions de tonnes de grain par mois », mais faire transiter les céréales ukrainiennes par le Danube ne se fait pas sans rencontrer un certain nombre de problèmes logistiques. La largeur du fleuve impose d’utiliser des bateaux d’une contenance bien moindre pour remonter le fleuve et acheminer les cargaisons de céréales jusqu’à Constanta, en passant par le canal Danube-mer Noire qui permet de rejoindre le premier port roumain d’où les céréales peuvent être chargées sur de plus gros navires. Elles peuvent alors rejoindre sans encombre le détroit du Bosphore ou être envoyées dans le reste de l’Europe par voie terrestre via le train ou des camions.

Les voies d'exportation des céréales ukrainiennes.
Les voies d'exportation des céréales ukrainiennes. © Studio graphique France Média Monde

Cet itinéraire est plus sûr, mais aussi plus lent. Et la Russie, qui a bien compris son importance pour l’économie ukrainienne, n’hésite plus à cibler les ports du Danube. Depuis la fin de l’accord céréalier, les infrastructures portuaires de Reni et Izmaïl sont régulièrement la cible d’attaques de drones malgré leur très grande proximité avec la frontière roumaine.

« Le Danube est une alternative temporaire, mais ne remplace pas la capacité de chargement qu’offraient tous les ports [en eaux profondes, NDLR] de la région d’Odessa. Avant la guerre, ces derniers permettaient d’exporter des quantités trois fois plus importantes que ce qui transite aujourd’hui par le Danube », expliquait à RFI Gautier Le Molgat, le directeur du cabinet Agritel. Durant l’accord céréalier, l’Ukraine pouvait exporter entre 7 ou 8 millions de tonnes chaque mois, avec la fin de l’accord, ces exportations ont chuté de moitié, à environ 4 millions de tonnes par mois.

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C'est la troisième alternative pour le grain ukrainien. Dès le début de la guerre, l’Ukraine et ses alliés européens ont fait tout leur possible pour développer l’exportation des céréales par le train et la route. L’Union européenne a par exemple lancé des corridors de solidarité pour permettre à l’Ukraine d’exporter ses céréales en levant notamment les droits de douane et les quotas.

Près d’un million de tonnes de céréales franchissent les frontières des pays limitrophes de l’Ukraine (Pologne, Roumanie, Hongrie, Bulgarie et Slovaquie) chaque mois via le rail. Dans le même temps, 500 000 tonnes sont également exportées mensuellement par camion. « Sur les 4 millions de tonnes exportées via les voies alternatives, on a à peu près 2,2 millions de tonnes qui passent par le Danube, un gros million de tonne qui passe par le train et le maximum qui a été réalisé en camion représentait 700 000 tonnes. Donc au total, si on y rajoute la capacité maximale du Danube qui tourne autour de 300 000 tonnes de plus, on peut atteindre mensuellement les 4,3 millions de tonnes », résume Alexandre Marie.

Les exportations de céréales ukrainiennes par mode de transport.
Les exportations de céréales ukrainiennes par mode de transport. © Studio graphique France Média Monde

Mais passer par la voie terrestre n’est pas non plus sans poser des soucis logistiques, particulièrement car les chemins de fer ukrainiens datant de l’époque soviétique sont plus larges de 85 mm qu’en Europe. Cela implique donc de transborder les cargaisons d’un train à un autre une fois arrivé à la frontière.

Par ailleurs, le stockage de grandes quantités de céréales dans les pays limitrophes de l'Ukraine commence à susciter la colère des agriculteurs locaux et des tensions diplomatiques entre Kiev et certains de ses alliés, car elle entraîne une baisse des cours et génère selon eux une concurrence déloyale puisque les céréales ukrainiennes ne sont pas soumises aux règles agricoles de l'Union européenne. En mai 2023, alors que l'accord céréalier en mer Noire était toujours en vigueur, la Commission européenne avait imposé un embargo sur le grain ukrainien dans cinq pays : la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie et la Bulgarie. Arrivé à échéance le 15 septembre, plusieurs pays dont la Pologne ont décidé de prolonger cet embargo provoquant la colère de Kiev. 

Pour mettre fin à la crise diplomatique qui couvait entre l'Ukraine et l'un de ses plus proches alliés, le président polonais Andrzej Duda est arrivé à un compromis : la vente de céréales ukrainiennes en Pologne reste interdite mais les autorités ont annoncé plancher l'ouverture de corridors pour permettre leur transit à travers le pays. « Nous devons tout faire pour s'assurer que le transit de céréales ukrainiennes soient aussi élevé que possible », a déclaré Andrzej Duda. 

Sur les 33 millions de tonnes de céréales exportées via l'accord céréalier en mer Noire, près de 51% était du maïs, 27% du blé et 10% des produits à base de tournesol. Près de 65% de ce blé a été exporté vers des pays en développement contre 51% du maïs. L'Égypte, la Tunisie, l'Éthiopie, le Kenya, le Maroc, le Soudan et l'Algérie ont été parmi les principaux bénéficiaires africains de ces exportations qu'ils ont pu également réexporter vers d'autres pays du continent. 

Les exportations ukrainiennes de céréales par types de céréales pendant l'accord céréaliers.
Les exportations ukrainiennes de céréales par types de céréales pendant l'accord céréaliers. © Studio graphique France Média Monde

Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a également transporté du blé depuis les ports de la mer Noire. Jusqu'en juillet 2023, le programme a acheté 80% de son stock de céréales à l'Ukraine, contre 50% avant la guerre. Durant la période de mise en œuvre de l’initiative, plus de 725 000 tonnes de blé ont quitté les ports ukrainiens à destination de l'Éthiopie, du Yémen, de l'Afghanistan, du Soudan, de la Somalie, du Kenya et de Djibouti.

Destinations des céréales exportées via l'accord sur le corridor céréalier.
Destinations des céréales exportées via l'accord sur le corridor céréalier. © Studio graphique France Média Monde

Si l'initiative céréalière en mer Noire avait, entre autres, pour objectif d'éviter une crise alimentaire mondiale, la fin de l'accord ne remet cependant pas en question « l’approvisionnement des pays où l’inflation alimentaire est un véritable sujet car les alternatives sont là, estime Alexandre Marie. Les exportations des grands exportateurs ne sont pas affectées par le flux d’export ralenti en Ukraine. La Russie a largement développé ses parts de marché. Pire que cela, l’Europe est aujourd’hui en retard dans ses exportations compte tenu de la compétition russe ». 

Si au début de la mise en place de l'accord en juillet 2022, du maïs a quitté en grande quantité les ports ukrainiens, aujourd'hui la donne a changé. La saison du blé touche à sa fin et la récolte du maïs va bientôt débuter. L'Ukraine doit donc continuer à exporter son blé pour libérer de l'espace dans ses silos à grains pour accueillir le maïs. 

Mais utiliser des voies alternatives fluviales et terrestres pour exporter ces céréales a toutefois un coût non négligeable. « La logistique coûte très cher. Le revers de la médaille, ce sont des prix payés aux agriculteurs qui sont bien en dessous du marché mondial, car il faut amortir tous les coûts logistiques. Le prix payé aux agriculteurs est clairement en dessous des coûts de production pour les céréales, analyse Alexandre Marie. C'est là où les grandes questions se posent pour l'avenir : est-ce que les producteurs vont être suffisamment résilients pour continuer de produire pour la prochaine récolte ? ».