Congo
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CERPECS ASBL : M.  Aaron Lutete Kusidi propose des pistes de solution pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle durable

M.  Aaron Lutete, Coordonnateur du CERPECS ASBL

Contexte international de crise alimentaire

De nos jours, la crise alimentaire frappe sévèrement la plupart des pays notamment en Afrique, suite à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, deux plus grands exportateurs des céréales.

Afin de lutter contre la flambée des prix des denrées alimentaires, les pays producteurs ont limité leurs exportations dans l’espoir d’accroître leurs réserves internes.  Ces restrictions aggravent la situation des pays dépendants des importations alimentaires.  Aussi, la RDC est-elle aux prises avec les difficultés de couvrir les besoins des populations en maïs dans les provinces du Sud de son territoire.

Dans cette interview exclusive, M.  Aaron Lutete Kusidi, Coordonnateur Technique du Centre de recherche CERPECS ASBL, livre à La Prospérité des pistes de solution à cette problématique d’édification d’un système alimentaire solide permettant d’assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle durable en RDC. Décryptage.

Interview exclusive

La Prospérité :   la plupart des pays africains sont en proie à une crise alimentaire qui s’amplifie au jour le jour. Comment expliquez-vous cette situation ?

Aaron Lutete : Après la COVID-19, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a perturbé les chaines d’approvisionnement des biens et services dans le monde, du fait que ces deux pays sont de grands producteurs de céréales et d’engrais.

Cette situation menace la sécurité alimentaire des pays africains dont la population est en pleine croissance, nécessitant le triplement d’importations nettes de produits alimentaires d’ici 2025, pour atteindre 110 milliards de dollars par an selon la BAD.

Faute d’un système agricole efficace, la dépendance de l’Afrique va s’accentuer d’après les prévisions des Nations Unies, lesquelles fixent à 13 % la couverture de ses besoins alimentaires en 2050.

Qui pis est, le réchauffement climatique a provoqué la sécheresse au Nord et au Sud de l’Afrique, en bloquant toute perspective de relèvement de la production agricole.

 Face à cette menace, le gouvernement de la RDC a entrepris la réforme du secteur agricole depuis 2011, en mettant en œuvre la loi n°11/022 du 24 décembre 2011 portant principes fondamentaux relatifs à l’agriculture.

La Pros. :   Est-ce que la RDC a un potentiel qui peut lui permettre de relever ce défi alimentaire ?

A.L : la RD Congo dispose de 80 millions d’hectares de terres arables dont seulement 10% sont mises en valeur. Elle est le 2ème pays de la planète en termes de terres arables cultivables disponibles après le Brésil.

En outre, 70 % de la population active travaille dans le secteur agricole.

La Pros. :   Quelles sont les contraintes qui bloquent le progrès dans le secteur agricole ?

A.L : Le développement de l’agriculture est entravé d’abord par les incohérences de la politique agricole, on bloque les prix agricoles et on veut que les producteurs accroissent la production.  Ensuite, il y a le problème de coordination des marchés, dominés par la présence des intermédiaires ou mamans manœuvres qui spéculent à la baisse au niveau des producteurs et à la hausse au niveau des consommateurs.  De même, l’extraversion de la demande alimentaire et de l’industrie locale tournée vers les importations au lieu d’utiliser les matières produites localement, ainsi que les contraintes techniques d’exploitation agricole, particulièrement la carence de laboratoires de recherche, de services d’encadrement des moniteurs agricoles, d’infrastructures agricoles telles que des entrepôts, abattoirs, chambres froides, magasins d’intrants…  Et, par-dessus tout, il y a lieu d’épingler la dégradation des moyens de communications ou les routes de dessertes agricoles, et la sous-administration et l’insécurité dans les campagnes.

En ce qui concerne spécifiquement l’agriculture vivrière, le problème est l’absence d’un marché national intégré et la prédominance de l’agriculture de subsistance, l’absence de dispositifs de stockage et de moyens de transport faisant qu’une bonne partie de la production pourrisse et soit jetée à la poubelle, au grand dam des paysans.

La Pros. :   vous insinuez que l’agriculture vivrière n’est pas structurée. Pouvez-vous illustrer cette affirmation ?

A.L : Dans de nombreux pays africains, le football est mieux organisé que l’agriculture. 

A titre indicatif, le football, un hobby pour le peuple, est démocratiquement mieux structuré que l’agriculture.  Sur base des contrats de performance et se fondant sur un plan de développement à moyen et long termes, la loi sportive délègue les pouvoirs aux fédérations avec des ramifications au niveau local : ligues locales, sociétés à objet sportif, cercles des fans, commissions techniques et de discipline, arbitrage…

Si nous pouvons nous permettre de faire la comparaison entre l’agriculture et les sports, on peut dégager les ressemblances dans la conduite de la politique de l’Etat dans ces 2 secteurs.

De même que l’Etat  ne peut pas lui-même directement gérer les sports, notamment créer des clubs de football, organiser des matchs, encadrer les supporters, fonder des écoles de football, former des techniciens, des arbitres… de la même manière l’Etat ne peut pas directement gérer l’agriculture, faire des projets à partir des bureaux, gérer les parcs agroindustriels, acheter et vendre des produits agricoles, mettre en place les chaînes d’approvisionnement en intrants et de distribution des produits vivriers…

Que ce soit dans les sports que dans l’agriculture, le progrès ne peut venir que par la création des écoles professionnelles qui permettront de transformer les informels et les amateurs en vrais professionnels évoluant dans le secteur formel avec des entreprises coopératives gérées de manière moderne, respectant les règles de management, de comptabilité, d’audit et les nouvelles techniques informatiques et de communication.

La Pros. :  Pouvez-vous nous donner le modèle d’un pays où l’agriculture est bien structurée?

A.L : Nous pouvons présenter le modèle français d’institutionnalisation de l’agriculture.

En France, l’agriculture est gérée par des institutions fortes constituées, d’une part, du Gouvernement et, d’autre part, le parlement des agriculteurs.  L’agriculture, c’est un Etat dans un Etat.  Au niveau national, l’Assemblée Permanente des Chambres Agricoles (APCA) appuie le réseau des Chambres d’agriculture locales.

En effet, la politique agricole commune (PAC) est implémentée au travers d’un système démocratique fédérant les agriculteurs, au niveau de chaque circonscription (ETD), en vue d’assurer leur participation dans le développement de l’agriculture et de toutes les branches de l’économie rurale.  Ils sont activement engagés dans la conception, le choix, le dimensionnement et la mise en œuvre de projets de développement.

La Pros. : Certes, il faudrait libéraliser le secteur agricole, mais certains y voient les risques de perte de souveraineté et d’expropriation des terres des populations rurales. Qu’en pensez-vous ?

A.L : Il faut libéraliser le secteur agricole en vue d’attirer les investisseurs qui apporteront les capitaux et les innovations techniques.  Mais, cette réforme devrait privilégier les intérêts des populations rurales.

Pour le Chercheur  Kumi Naidoo,   le loup est à la porte.  Dans le monde entier, plus de 46 millions d’hectares de terres agricoles ont été achetés par des étrangers, et pour la grande part en Afrique. 

Il ne faudrait pas commettre l’erreur du Brésil, qui, après avoir chassé les populations autochtones de leurs terres, en vue de développer l’agriculture d’exportation et l’exploitation de bois, amène aujourd’hui, le Président LULA, à corriger cette forfaiture, en signant des Décrets pour restituer les terres aux peuples autochtones à réserver à leur usage exclusif.

La Pros. : Comment peut-on concilier les deux objectifs contradictoires, le dilemme entre les impératifs de libéralisation et de protection de nos terres ?

A.L : Pour protéger la souveraineté de l’Etat sur ses terres et attirer en même temps les investisseurs surtout étrangers, il serait impérieux d’organiser les populations en coopératives agricoles qui auront du poids juridique et économique pour traiter de plain-pied avec des partenaires.

Il ne faudrait pas laisser les paysans individuels entrer en contact avec l’Etat et les investisseurs.  En outre, le Gouvernement se doit de concéder les terres cultivables aux groupements de coopératives représentant les exploitations familiales de paysans.  Ainsi, les paysans, par leurs coopératives, pourront avoir des actifs pour participer au capital des grandes entreprises agricoles industrielles.

La Pros. : Est-ce que cette réforme n’est pas celle qui a échoué jadis dans les pays communistes où l’Etat avait nationalisé les terres arables et créé des fermes collectives ?

A.L : Cela n’a rien à voir avec la collectivisation des terres d’inspiration  marxiste-léniniste qui a intégralement donné toutes les terres arables à l’Etat communiste, lequel imposait des quotas de culture obligatoire.  La nomenklatura faisait travailler les paysans avec des bas salaires et collectait  le produit du travail des agriculteurs à bas prix, afin d’accumuler des plus-values devant financer à toute allure l’industrialisation.

A contrario, Le système coopératif protège les libertés des paysans, à savoir : propriété privé de terres et de production, gestion démocratique et apolitique, marché libre, répartition équitable de surplus dégagé suivant le travail de chacun, attribution d’intérêt au taux du marché sur les capitaux investis, contrôle par tous les membres… Contrairement aux ONG ou mutuelles traditionnelles, les coopératives sont des vraies entreprises modernes, utilisant les techniques modernes de management et d’audit, aptes à assurer les hauts rendements et des hauts revenus aux agriculteurs qui auront le nouveau statut d’entrepreneurs.

En fait, le système coopératif moderne s’adapte parfaitement à la culture communautariste millénaire africaine.  Il prône une plateforme de mutualisation et professionnalisation des efforts productifs et la redistribution des produits sans discrimination ethnique, ni tribale, ni raciale, ni religieuse. 

On ne le dira jamais assez, en Afrique, le développement  ne peut passer par  un système qui élève le profit individuel comme moteur de l’histoire, mais par une structure sociale unioniste combinant le communautarisme et la coresponsabilité des palabres, promouvant les valeurs humanistes africaines, notamment : le caractère sacré de la vie humaine, la solidarité, la négation du profit individuel comme tremplin de domination sociale, l’homogénéité sociale, l’identité entre superstructure et infrastructure, entre gouvernants et gouvernés.  

La Pros. : Quelles sont vos recommandations en vue du progrès dans l’agriculture et de la poursuite de l’objectif d’autosuffisance alimentaire ?

A.L : Le problème de la sécurité alimentaire ne devrait pas être traité isolément.  La réforme du secteur agricole est à intégrer dans celle de l’ensemble des politiques macroéconomiques, car ce sont les structures économiques héritées de l’époque coloniale qui doivent être transformées.

C’est à juste titre que l’économiste Peter Bauer préconise la réforme de l’ensemble du système économique national, parce qu’en ce qui le concerne, la crise et l’insécurité en Afrique résulte de la persistance des structures socioéconomiques archaïques et extraverties, sous forme d’une économie de quasi-subsistance, à mi-chemin entre le moderne et le traditionnel, le formel et l’informel.

La réforme vise à recentrer les activités économiques dans notre pays sur les intérêts nationaux, et non plus sur ceux de la métropole.  Le potentiel économique et le capital humain seront mis à contribution pour développer des échanges internes, afin d’accumuler les capitaux et les connaissances technologiques nécessaires à la conquête du marché international.

En vue d’instituer un bon système national de l’agriculture, les paysans devraient être formés dans la gestion des coopératives agricoles pour transformer rapidement l’agriculture  de subsistance en entreprises coopératives, capables de couvrir les besoins alimentaires de la RDC et de générer, en plus, des devises  avec les produits d’exportation.

Il faudrait rapidement inscrire le système coopérative dans la loi portant principes fondamentaux relatifs à l’agriculture pour promouvoir les coopératives agricoles et leur union à tous les échelons de la territoriale, à savoir : village, secteur, commune, ville, province, et au niveau national et régional.

La Pros.: De manière pratique comment la réforme agricole sera mise en œuvre ? Comment elle sera financée ?

A.L :

La démarche consiste à réinvestir une bonne part du revenu minier à l’investissement dans les infrastructures, et dans  l’accroissement du rendement à l’hectare dans le secteur de l’agriculture vivrière, ainsi que dans l’industrie de transformation locale, en priorisant la professionnalisation et l’autonomisation des populations rurales dans les entreprises coopératives.

Dans cette perspective, il serait judicieux de réaffecter progressivement les 2 milliards de dollars US actuellement consacrés chaque année à l’importation des denrées alimentaires, à booster la filière nationale de production et distribution des produits de l’agriculture, pêche et élevage, particulièrement pour  substituer le manioc au blé dans la panification et les produits surgelés par la production locale.

Il s’agit pour nous de proposer une version coopérative du modèle de développement des pays du Sud-Est asiatique, tel que conçu par l’Economiste Kaname Akamatsu en partant d’une base modeste. Selon sa « théorie des oies sauvages », le pays couvre ses besoins avec les importations, puis sélectionne les biens à faible technicité à produire localement, développe la formation améliorant les connaissances technologiques de ses habitants, exporte ces biens après avoir rendus ses coûts compétitifs, poursuivant l’expansion en réinvestissant le revenu créé dans les industries à plus haute valeur ajoutée.

A la vérité, le nouveau paradigme coopératif s’inscrit en droite ligne de ce modèle de développement.  Il a des vertus pour mobiliser les populations vivant actuellement dans le secteur informel et rural,  dans des unités petites, mais avec de mécanismes internes de fédération et de mutualisation de ressources aux fins de construire, par étapes, de puissantes unions coopératives réalisant des économies d’échelles tout en boostant continuellement la production et le revenu.

Par ailleurs, le gouvernement n’aura de cesse d’interdire l’exploitation  minière artisanale et de fermer toutes les mines à petites échelles, qui détournent les paysans de leur rôle de producteurs agricoles, en les livrant malencontreusement dans la contrebande des minerais sous les auspices des groupes armés.  Et, face au sempiternel problème d’insécurité dans les campagnes, il serait impérieux d’installer le Service National universel dans chaque territoire, aux fins de la formation des paysans à la protection civile.  Ils pourront ainsi créer leurs propres coopératives de gardiennage à relier au réseau de défense nationale et sécurité intérieure en collaboration avec la gendarmerie.

La Pros. : Comment pouvez-vous résumer la réforme agricole sous les auspices du mouvement coopératif ?

A.L : La promotion des coopératives dans l’agriculture combinée avec l’attribution de titres de propriété foncière aux groupements des peuples ruraux, assurera la mutation des paysans en entrepreneurs agricoles, spécialement l’autonomisation de la femme et son émancipation en tant qu’agent principal de développement rural, au grand renfort des dispositions constitutionnelles relatives à la parité.