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Le commerce de jade à Taïwan perd de son éclat

Une pandémie, l’affluence de contrefaçons et la dégradation des relations politiques et commerciales avec la Chine ont mis à mal le commerce de jade à Taïwan, qui se résume aujourd’hui à un dilemme : «Difficile d’acheter, difficile de vendre».

Un antiquaire de Taïwan examine les minuscules oreilles d’un petit cochon de jade qui tient dans le creux de sa main, puis confirme l’authenticité de cette pièce, vieille de quatre siècles. «Les plis dans les oreilles du cochon témoignent d’un travail manuel d’artisanat ancien» de la dynastie Ming (1368-1644), affirme l’expert, Lee, 60 ans. «La taille est très soignée. S’il s’agissait d’une copie, ils ne seraient pas si délicats et détaillés», explique-t-il.

La boutique de Lee dans le quartier Da’an, à Taipei, recèle de vieux trésors de jade dont la valeur surpasse celle de certains immeubles du quartier. Le montant total de sa marchandise ne représente qu’une part infime des fortunes brassées par le jade ancien dont les ventes rapportaient, selon l’Association du jade à Taïwan, près de 16 millions de dollars par an avant la pandémie. Mais les marchands avertissent que le secteur s’essouffle désormais dans un contexte d’économie mondiale en plein marasme. Les acquéreurs sont devenus bien plus prudents, sur un marché inondé de contrefaçons. Avec la dégradation des relations entre Taipei et Pékin depuis l’élection de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen en 2016, les plus gros acheteurs du continent restent absents en raison des restrictions de voyage.

Il y a encore sept ans, «la période était très bonne pour les Taïwanais qui faisaient du commerce d’antiquités ou de jade», assure Liu San-Bian, qui gère un magasin au Metropolitan Jewelry and Antiques Emporium. «Cela a décliné quand la politique a lentement affecté les voyages de part et d’autre du détroit», ajoute-t-il, résumant la situation actuelle à un dilemme : «Difficile d’acheter, difficile de vendre.» «Les Chinois ont cessé de venir et les riches de Taïwan n’achètent plus. Il n’y a pas d’approvisionnement du marché (…) et les collectionneurs ici ne sont pas disposés à mettre leurs articles en vente», raconte Liu San-Bian.

Bien avant que Taïwan n’acquière sa réputation dans la fabrication de semi-conducteurs de haute technologie, c’était le lieu de prédilection des amateurs d’antiquités chinoises, pour la plupart sorties de Chine continentale pendant la Révolution culturelle et emportées à Taïwan et dans la région de Hong Kong. Le gouvernement chinois considère généralement que le commerce d’antiquités historiques est illégal si ces pièces n’ont pas été transmises par héritage ou achetées dans des lieux autorisés, tels que les magasins de reliques culturelles. Mais il existe une zone grise à Taïwan, où les collectionneurs affirment avoir obtenu les objets par des moyens légitimes, en particulier s’il s’agit d’objets personnels.

«Les collectionneurs de Taïwan ont commencé à collectionner lorsqu’ils ont réalisé qu’il s’agissait de précieux trésors nationaux», explique Chang Juben, président de l’Association taïwanaise des collections de jade. «Dans la vaste communauté chinoise, la réputation de Taïwan est qu’on peut venir ici pour voir, toucher et acheter du jade de qualité.» Le marché du jade ancien a décollé vers 2011 : quand Ma Ying-Jeou, ami de Pékin, était président, «le flot d’acheteurs de Chine et d’autres pays était alors incessant», se souvient Chang Juben.

Aujourd’hui, le marché taïwanais représente environ un quart de sa valeur annuelle – environ 9,4 à 15,7 millions de dollars pendant les années de prospérité – et il est facile d’être dirigé vers des artefacts non authentiques. «Le marché repose sur le bouche-à-oreille», souligne Chang Juben. «Il faut savoir où s’adresser et trouver le bon interlocuteur.» La plupart des collectionneurs réputés sont «protecteurs» de leurs trésors et ne dévoilent pas leurs pièces de choix aux premiers venus qui ne savent sans doute pas en apprécier la qualité, ni aux spéculateurs.

À deux heures de vol, Hong Kong, plaque tournante des antiquités chinoises vendues à la fois dans le dédale des marchés et dans les maisons d’enchères haut de gamme, raconte une tout autre histoire. Pola Antebi, vice-présidente de Christie’s à Hong Kong, dit observer une tendance qui voit les collectionneurs d’antiquités céder des collections qui ont entre 30 et 50 ans. «Nous avons vendu plusieurs collections importantes de Taïwan à Hong Kong ces dernières années, y compris la remarquable collection de jades anciens de Chang Wei-Hwa», dit-elle. Sa collection d’antiquités de jade des dynasties Qin et Han s’est vendue 9,3 millions de dollars en novembre, tandis que trois ventes précédentes de Chang Wei-Hwa ont rapporté 24,7 millions de dollars entre 2019 et 2021.

Malgré le ralentissement de l’activité à Taïwan, les acteurs du jade dans l’île restent convaincus que le commerce «survivra quoi qu’il arrive», assure Lee. Sa boutique, qui abrite des aquariums de coraux iridescents, attire les visiteurs grâce au bouche-à-oreille. Plusieurs voyages peuvent être effectués avant qu’une transaction ne soit réalisée, si tant est qu’elle le soit. «Il faut très longtemps pour se bâtir une réputation, mais il est très facile de la ruiner. Il suffit qu’une pièce vendue soit un faux (…) pour vous ruiner.»