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Ouverture du Festival d’Avignon, quel monde de théâtre pour notre monde actuel?

Le théâtre, que peut-il offrir à notre époque actuelle ? Les spectacles, quel rôle peuvent-ils jouer par rapport aux émeutes en France, la guerre en Ukraine, la migration ou la crise climatique planétaire ? Ce mercredi 5 juillet au soir, la metteuse en scène Julie Deliquet réalisera avec Welfare l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Et le 7 juillet démarre le Festival off d’Avignon avec 1 540 spectacles à l’affiche.

Avec « Avignon réunira. Avignon existera », le nouveau directeur Tiago Rodrigues a repris à son compte les paroles légendaires de Jean Vilar, fondateur du Festival. Cette année, parmi les 44 spectacles présentés, 33 sont des créations. Les trois quarts des artistes sont invités pour la première fois. Pour faire vivre cette « assemblée humaine du théâtre » en 2023, le metteur en scène portugais, premier artiste étranger devenu directeur du Festival dans l’histoire du plus grand rendez-vous de l’art vivant, a décidé de donner une place spéciale aux femmes, aux jeunes… et à l’anglais.

L’anglais inaugure le nouveau concept de la langue invitée. Des pièces britanniques ou américaines, comme An Oak Tree de Tim Crouch ou Baldwin and Buckley at Cambridge de la compagnie Elevator Repair Service, écrites et mises en scène dans la langue de Shakespeare, sont destinées à conjurer les effets néfastes du « globish », cette version simplifiée de l'anglais, pour l’excellence de la langue et du Brexit pour une Europe sans frontières. Quant aux jeunes, dans le cadre du projet « Première fois », 5 000 places seront réservées pour un public âgé entre 13 et 19 ans, qui représente l’avenir du théâtre.   

L'imaginaire très féminin du monde théâtral

L’ambition d’œuvrer pour l’égalité homme/femme se trouve au centre de l’édition 2023 du Festival d’Avignon. La 77e édition ouvre ce soir avec seulement la deuxième femme dramaturge jamais programmée à la Cour d’honneur du Palais des papes ! 41 ans après le Richard II d’Ariane Mnouchkine, Julie Deliquet, 43 ans, fondatrice du collectif In Vitro et depuis 2020 directrice du Théâtre Gérard-Philippe à Saint-Denis, adaptera à la plus grande scène de France un documentaire new-yorkais de Frederick Wiseman qui sort le même jour en salles en France ! Sur grand écran et devant le mur géant du Palais des papes apparaîtront alors les voix des plus vulnérables de notre société, car le réalisateur américain avait observé en 1973 un centre d’aide sociale à New York, et la metteuse en scène française a annoncé de donner la parole aux travailleurs sociaux et aux bénéficiaires des aides sociales.

La pièce phare de cette édition donne aussi le « la » de la programmation avec une majorité (55 %) de spectacles mis en scène par des femmes. Le Festival revendique ainsi un rôle pionnier dans un paysage théâtral où la part des spectacles réalisés par des femmes se situe à 38 %, selon la dernière étude réalisée par le Syndicat des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac) en 2021.

Mais au-delà du nombre de postes clés de metteur en scène, un autre chiffre indique peut-être un changement très profond de l’imaginaire du monde théâtral auquel nous assistons. Le moteur de recherche du site du Festival d’Avignon permet de trouver des mots clés dans les titres et descriptions des 44 spectacles proposés. Si vous cherchez le mot « femme », vous obtenez 608 résultats, alors que le mot « homme » donne seulement 564 résultats. Et la différence est encore plus flagrante avec les mots « fille » (251)  et « garçon » (66). Cette tendance se confirme voire s’accentue même sur le site du Festival Off d’Avignon avec ses 1 540 spectacles proposés. Le mot « femme » s'y trouve 462 fois, alors que le mot « homme » ne donne seulement 277 résultats. Sans oublier l’écart entre « fille » (186 résultats) et « garçon » (44). Si on se confie à ces chiffres, dans la bataille de l’attention, les thèmes féminins ont déjà largement supplanté l'univers masculin.

Le théâtre, à qui et de quoi parle-t-il ?

Une étude publiée fin juin 2023, intitulée Les Français et le théâtre, réalisée par Médiamétrie sur un échantillon représentatif de la population en France, indique que 10,2 millions (21 %) des Français ont déclaré d’être allés au théâtre (privé et public) les douze derniers mois. Cela représente une perte de 3 millions spectateurs par rapport à l’année précédente. En revanche, ceux qui fréquentent les salles y vont plus souvent qu’avant, c’est-à-dire 5,4 fois par an, explique Anne-Claire Gourbier à RFI. Elle est la déléguée générale de l’Association pour le Soutien du Théâtre Privé (ASTP), qui a, pour la deuxième année consécutive, commandé cette étude post-Covid : « Finalement, l'enseignement de cette étude est qu’il y a probablement un genre de consolidation de nos publics du théâtre autour de deux grandes familles : d'une part, les jeunes qui sont encore très présents dans les salles de spectacle, les moins de 34 ans représentent 37 % des spectateurs. Et on retrouve le public traditionnel de plus de 50 ans du théâtre, qui avait déserté les salles post-Covid, et qui représente un peu plus de 40 %. De même que les femmes qui sont très prescriptrices dans les sorties culturelles. »

Reste à savoir, si, avec une perte importante de spectateurs, le théâtre risque quand même être un des perdants de la numérisation croissante de notre vie quotidienne et de nos loisirs. « Tous les types de spectacles sont en recul et en concurrence avec cette massification des usages numériques. Néanmoins, ce qui fonde aujourd'hui la force du théâtre, c'est la notion d'expérience. Je rappelle que 64 % des Français aimeraient aller davantage au théâtre. C'est un score qui est en hausse de 8 % par rapport à l'année dernière. Ce qui les attire, c’est de voir en vrai des comédiens, des artistes connus, pouvoir échanger sur des thèmes actuels, avoir accès à des univers spectaculaires, partager avec des proches, vivre un moment unique. Le spectacle a une force que les écrans n'ont pas. »

Les émeutes en France et le rôle du théâtre

Dans le Festival d'Avignon, la pièce Néandertal, David Geselson fera « voler en éclats toutes les formes d’idées de pureté raciale ou ethnique ». Philippe Quesne fera pousser dans Le Jardin des délices « une science-fiction écologique ». Caroline Bianchi et Cara de Calvo évoqueront dans A Noiva e o Boa Noite Cinderela les cauchemars de femmes agressées. Paysages partagés de Caroline Barneaud et Stefan Kaegi nous invitent à sept pièces présentées entre champs et forêts. Émilie Monnet fouille dans Marguerite : le feu dans le passé de la colonisation. Avec Mothers, A Song for the Wartime, la metteuse en scène polonaise Marta Gornicka convoquera lors d’une lecture des femmes ukrainiennes, biélorusses et polonaises ayant fui la guerre avec leurs enfants. Crise climatique, migration, guerre en Ukraine… où se trouvent les limites du théâtre de « pouvoir échanger sur des thèmes actuels » ? Le théâtre, a-t-il même un rôle à jouer dans la crise des émeutes en France ?

« On peut avoir le sentiment que les arts, le spectacle, peuvent être un peu décorrélée de la vie réelle, avance Anne-Claire Gourbier. C'est dommage, parce que le théâtre a cette capacité de créer la communion entre les jeunes. C’est un point important dans les temps que nous traversons. Le théâtre, de tout temps, a toujours été un moyen de parler des thématiques sociétales et politiques actuelles. N'oublions pas qu'il a été fondé dans l'Antiquité grecque, avec un rôle artistique, mais également éminemment politique. Le théâtre ne résoudra pas la crise que nous traversons, mais il peut vraiment être un outil de dialogue, de réflexion, d'expression et surtout de communion. »